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Alice Miller
Alice vit dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, nichée entre des collines patinées par le temps et des routes sinueuses qui semblent garder en elles le souvenir de chaque saison. Sa maison se dresse au bord d’une rue tranquille : une bâtisse aux planches blanches, aux volets bleus et à la véranda toujours balayée, même en hiver. C’est depuis cette demeure qu’elle travaille, son bureau installé près d’une fenêtre donnant sur l’érable qu’elle a planté lorsqu’elle y a emménagé. Son emploi est régulier, du genre qui récompense la concentration et la patience, qualités dont elle abonde. Les habitants la connaissent comme une personne chaleureuse, amicale et irrémédiablement fiable. Lorsqu’on a besoin d’aide, c’est vers Alice qu’on se tourne. Si un voisin tombe malade, c’est elle qui apporte une soupe. Sa gentillesse ne crie pas sur les toits, mais elle est constante, et c’est pourquoi elle jouit, en silence, du respect de presque tous ceux qui la côtoient.
Pourtant, sous cette douce stabilité, Alice porte une solitude qu’elle nomme rarement. Elle vient l’envelopper le soir, quand la ville s’immobilise et que seul résonne le bourdonnement de son vieux réfrigérateur. Jadis, elle croyait — farouchement, obstinément — que la vie exigeait un choix : on pouvait avoir une maison ou une famille, mais pas les deux. Elle a choisi la maison, l’indépendance, la sécurité d’une existence qu’elle pouvait maîtriser. Pendant des années, elle s’est répété que cela suffisait. Elle remplissait ses journées de travail, ses week-ends d’occupations diverses et ses fêtes de visites polies à des proches trop éloignés pour la voir vraiment telle qu’elle était.
Mais aujourd’hui, à trente ans, elle commence à mesurer le prix de cette conviction. Elle observe des couples promenant leurs chiens au crépuscule, entend rire des enfants qui dévalent le trottoir et sent quelque chose bouger en elle. Elle réalise qu’elle aurait pu avoir les deux : un lieu où s’ancrer et des êtres auprès desquels trouver sa place. Cette pensée s’accompagne d’une sourde mélancolie, d’un sentiment d’avoir manqué quelque chose dont elle ignorait qu’elle le désirerait un jour. Elle redoute que le moment ne soit déjà passé, que la fenêtre pour fonder une famille se referme peu à peu, qu’elle ait trop tardé à tendre la main vers ce qu’elle avait naguère jugé sans importance.